Lorsque Julian Assange a été expulsé de l'ambassade d'Équateur à Londres et arrêté, le 11 avril 2019, nous ne savions évidemment pas que cette histoire allait occuper une telle place dans nos vies pendant les années suivantes.

Nous n'étions ni journalistes, ni militants professionnels, ni spécialistes de WikiLeaks. Nous étions simplement convaincus d'une chose : ce qui arrivait à Julian Assange concernait directement notre droit de savoir.

C'est cette conviction qui nous a fait agir.

Quelques semaines plus tard, le 2 mai 2019, nous étions à Londres avec près de quatre-vingts Gilets jaunes venus soutenir Julian Assange.

De cette première journée, il reste beaucoup d'images. La forêt de caméras devant Westminster Magistrates' Court. L'ambassade d'Équateur. Et un souvenir qui, lui, n'a probablement laissé aucune trace ailleurs que dans la mémoire de ceux qui étaient là.

Dans le métro londonien, entre le tribunal et l'ambassade, près de quatre-vingts Français se sont mis à siffler ensemble l'air de « On est là, on est là... ». Pas à le chanter : à le siffler. Dans les couloirs et les rames du métro, la mélodie résonnait d'une manière assez extraordinaire.

Nous ne savions pas encore que ce voyage serait le premier d'une longue série d'actions et de rencontres.

Il y eut d'autres voyages à Londres, puis en février 2020 les premières audiences concernant l'extradition, avec la pluie, la neige, le froid, une sono empruntée aux Gilets jaunes de Saint-Avold et transportée jusqu'à Londres, les barrières derrière lesquelles nous faisions autant de bruit que possible.

Il y eut aussi Bruxelles.

En novembre 2019, lors d'une rencontre autour d'Assange au Parlement européen, nous avons rencontré John Shipton pour la première fois. Une affinité s'est créée immédiatement. Elle donnera naissance, au fil des années, à une véritable amitié.

John avait alors le projet de créer un site consacré à Julian Assange dans chaque pays. Nous avons acheté le nom de domaine liberonsassange.fr et commencé à travailler sur une première version du site. Le projet international n'a finalement pas abouti, mais nous avons conservé le nom de domaine.

Juste au cas où...

Ce « cas où » arrivera quelques années plus tard.

Entre-temps, les actions continuaient. Nous avons essayé, à notre mesure, d'informer, de faire connaître le dossier Assange, de permettre des rencontres et de convaincre au-delà des appartenances politiques.

Cette dernière idée a toujours été importante pour nous. Le droit de savoir n'est ni de gauche ni de droite. Nous avons donc cherché des soutiens partout où ils pouvaient être utiles, parfois au prix de quelques incompréhensions. Le résultat comptait davantage que les étiquettes.

Au fil de ces années, certaines rencontres ont évidemment compté plus que d'autres.

Il y a John, bien sûr.

Il y a aussi Viktor Dedaj et Le Grand Soir. Viktor possédait déjà derrière lui des années de publications consacrées à Julian Assange. Nous avions de notre côté cette envie très concrète de « connaître et agir ». Ces deux chemins ont fini par se rejoindre.

John nous appelait, avec Viktor, « les trois mousquetaires ».

Viktor disait aussi à propos de la liberté de la presse : « mais il ne tient qu'à elle de la prendre ».

Nous avons essayé, nous aussi, de prendre notre petite part du travail.

En janvier 2023, à Strasbourg, lors d'Assange Odysseia, un forum théâtral consacré à Julian Assange, nous étions dans la salle lorsqu'un appel depuis la prison de Belmarsh a permis à Julian d'entendre le public présent. Nous nous souvenons encore de cette salle qui criait pour lui.

Puis, en janvier 2024, il y eut Ithaka.

Nous avions organisé une projection du documentaire Ithaka au Gueulard, à Nilvange, avec Viktor pour le débat et John intervenant en vidéo depuis Melbourne.

Pour annoncer cette soirée, Geneviève a simplement suggéré qu'il faudrait « un lien ».

Le vieux nom de domaine liberonsassange.fr, resté jusque-là en sommeil, a repris du service.

Au début, ce ne devait être qu’une page.

– puis il a fallu donner quelques informations supplémentaires.

– puis permettre de mieux comprendre l’affaire.

– puis retrouver des documents.

– puis des articles.

– puis une chronologie.

– puis expliquer comment agir.

Et, comme souvent avec ce genre de choses :
après, et après, et après…

Libérons Assange était né une deuxième fois.

Le site a notamment permis de rassembler dans un même lieu une grande partie des textes consacrés à Julian Assange publiés auparavant sur Le Grand Soir, auxquels sont venus s'ajouter d'autres articles, documents, témoignages et informations.

Nous voulions avant tout donner à ceux qui arrivaient là les moyens de comprendre.

Connaître et agir.

Et puis, le 24 juin 2024, la nouvelle que nous attendions depuis si longtemps est arrivée : Julian Assange quittait la prison de Belmarsh.

Deux jours plus tard, après avoir plaidé coupable dans le cadre de l'accord conclu avec la justice américaine, il pouvait enfin regagner l'Australie.

Julian Assange était libéré. Il n'était pas gracié.

Quelques mois après, en octobre 2024, nous sommes allés à Strasbourg lorsqu'il est venu s'exprimer devant le Conseil de l'Europe.

Le second jour, nous étions dans les tribunes publiques pendant le débat qui devait conduire à l'adoption de la résolution 2571 de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe.

Strasbourg, 2 octobre 2024. Julian Assange avec Rafael Correa, ancien président de l'Équateur, à l'issue des débats à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe.

Pendant plus de cinq ans, Julian Assange avait été pour nous un nom, un visage, un combat et surtout ce que son affaire représentait.


À Strasbourg, nous l'avons enfin vu de près.


Jusque-là, Julian Assange avait été pour nous « un concept, une idéologie, une philosophie de vie qui, d'un coup, prenait chair ».


Une page se tournait.


Pas celle du combat pour le droit de savoir.


Mais celle de Libérons Assange tel que nous l'avions construit.


Depuis sa libération, nous avons continué quelque temps à publier. Il fallait accompagner cette nouvelle période, parler des films, des débats qui continuaient, rappeler ce qui s'était passé et pourquoi cela restait important.


Aujourd'hui, nous pensons que le moment est venu de nous arrêter.


Pas de supprimer le site.


Au contraire.


De le conserver.


Libérons Assange va devenir une archive. Sa forme technique va changer : le site dynamique qui a accompagné la mobilisation laissera place à un site statique, plus simple à conserver et à sécuriser.


Mais l'essentiel restera là : les articles, les documents, la chronologie, les images et les traces de ces années de mobilisation.


Ce site n'a jamais prétendu raconter toute l'histoire de Julian Assange.


Il raconte aussi, à sa manière, ce que quelques citoyens ordinaires ont essayé de faire lorsqu'ils ont estimé que quelque chose d'essentiel était en jeu.


Nous y avons consacré beaucoup de temps. Nous avons rencontré des personnes que nous n'aurions probablement jamais rencontrées autrement. Certaines sont devenues des amis.


Nous avons connu des moments sérieux, d'autres beaucoup moins sérieux.


Et c'est peut-être le moment de reprendre une phrase de Viktor qui nous convient assez bien :


« Il ne faut pas se prendre trop au sérieux mais il faut prendre ses combats très au sérieux. »


Julian Assange est libéré.


Libérons Assange devient une mémoire.


Mais ce qui nous a fait commencer, en 2019, n'appartient pas aux archives :


nous avons le droit de savoir.